Il y a des moments dans une vie où le sol disparaît sous vos pieds. Pas métaphoriquement. Littéralement. Vous vous réveillez un matin et tout ce que vous pensiez stable, une relation, un rôle, une personne..., n'est plus là.
Et autour de vous, les gens bien intentionnés répètent les mêmes formules : "Ne t'inquiète pas. Laisse le temps faire son oeuvre. Il guérit tout" "Tu es fort(e)", "Tu vas voir, ça va aller"...
Le problème avec ces formules, c'est qu'elles sautent l'étape la plus difficile : traverser l'épreuve. Il ne s'agit pas de la contourner ou d'accélérer les choses. Il s'agit de la regarder bien en face et de la traverser.
Je veux vous parler aujourd'hui de ce que ça demande vraiment.
On confond souvent résilience et résistance
La résilience, dans notre culture, est souvent présentée comme une forme de solidité. Quelqu'un de résilient, c'est quelqu'un qui tient. C'est quelqu'un qui ne s'effondre pas. C'est quelqu'un qui continue à fonctionner malgré l'épreuve.
Mais tenir n'est pas traverser.
La résistance, c'est construire un mur entre soi et la douleur. On reste debout, bien sûr, mais le deuil, la peur et la colère ne disparaissent pas derrière ce mur pour autant. Bien au contraire, ils s'accumulent. Et un jour, souvent au moment où on s'y attend le moins d'ailleurs, le mur cède.
La vraie résilience, elle, ressemble plutôt à de la perméabilité. Il faut accepter d'être touché(e), d'être traversé(e) par ce que l'on vit. Pas pour s'y noyer, mais pour ne pas avoir à porter éternellement le poids de quelque chose qu'on n'a jamais vraiment laissé exister.
C'est une distinction qui change tout dans le travail de coaching. Et c'est exactement ce qu'Anna a dû comprendre et que j'aimerais vous décrire.
Le cas d'Anna
J'ai rencontré Anna pour la première fois à l'Institut Curie. Elle accompagnait sa mère qui était en chimio. Sa mère est décédée six mois après notre rencontre.
Au cours des deux dernières années de son existence, Anna avait tout géré : les médecins, les démarches administratives, l'organisation familiale, le soutien à son père... tout ça en plus de son activité professionnelle. Elle avait pu, grâce à un patron compréhensif, aménager ses horaires et jonglait entre l'hôpital, son bureau et sa famille.
Elle avait été, selon ses propres mots, "en mode opérationnel" depuis le diagnostic.
Après le décès de sa mère, elle avait rapidement repris le travail à temps plein. Elle fonctionnait. Elle répondait aux mails, elle gérait son équipe, elle veillait sur ses enfants, elle voyait des amis le week-end... Bref, de l'extérieur, elle allait bien.
Mais elle dormait mal depuis des mois. Elle avait des accès de colère pour des riens (un email mal formulé, un plat brûlé, une réunion qui s'éternise...). Elle m'a dit, lors de notre première séance : "Je ne comprends pas ce qui m'arrive. J'ai l'impression d'être en décalage avec moi-même."
Ce terme de décalage, je l'entends souvent. C'est le signe que quelque chose d'important n'a pas encore eu la place d'exister.
Très rapidement, nous avons convenu de mettre en place un accompagnement "orienté solution".
1. Nommer ce qui s'était passé, vraiment.
Anna avait vécu deux années en tant que "soignante" avant de devenir une "enfant en deuil". Elle n'avait pas eu le temps d'anticiper la perte ; elle avait géré la maladie.
Quand je lui ai posé la question "À quel moment t'es-tu donné le droit de ressentir quelque chose pour toi ?", elle a mis longtemps avant de répondre.
La première étape n'était pas de surmonter le deuil. C'était de le reconnaître. C'était d'accepter que ce qu'elle portait était immense, pas seulement la mort de sa mère, mais deux ans de mise en veille de ses propres émotions au service de celle-ci.
Ce travail de nomination est souvent sous-estimé. Beaucoup de personnes arrivent en coaching avec une vague conscience que quelque chose ne va pas, mais sans avoir encore formulé le "quoi". Tant que le problème reste flou, il reste ingérable.
2. Distinguer les émotions sans les hiérarchiser.
En travaillant avec Anna, plusieurs choses ont émergé en parallèle : du chagrin, bien sûr. Mais aussi de la culpabilité, l'impression d'avoir parfois souhaité que ça se termine pendant la maladie, pour que sa mère ne souffre plus, et peut-être aussi pour elle-même. De la colère contre son frère, qui avait été beaucoup moins présent. Et une forme de soulagement qu'elle n'osait pas s'autoriser.
Ces émotions coexistaient. Elles se contredisaient. Et c'est exactement pour ça qu'Anna était bloquée : elle cherchait à n'en garder qu'une, la bonne de préférence, le chagrin pur.
Un des travaux les plus libérateurs a été de lui montrer que la culpabilité, la colère et le soulagement ne trahissaient pas son amour pour sa mère. Ils témoignaient simplement de la complexité d'une relation humaine réelle, vécue jusqu'au bout.
3. Reprendre contact avec ce qui existait avant et ce qui existe encore.
Anna avait arrêté la peinture il y a deux ans, quand les allers-retours à l'hôpital avaient commencé à occuper ses week-ends. Elle n'y avait pas repensé depuis.
Je lui ai proposé un exercice simple : identifier trois choses qu'elle faisait avant la maladie de sa mère et qui lui donnaient de l'énergie. Ce n'était pas forcément des activités spectaculaires, mais juste des moments où elle se sentait elle-même.
La peinture en faisait partie. Les balades le dimanche matin, seule, avant que les enfants se lèvent. Et les dîners avec deux amies proches, des dîners qu'elle avait annulés régulièrement ces derniers mois parce qu'elle n'avait pas l'énergie de faire semblant d'aller bien.
Ce dernier point était révélateur. Elle n'annulait pas parce qu'elle était épuisée socialement. Elle annulait parce qu'elle pensait qu'aller bien était un prérequis pour voir ses amies et que sa douleur serait un fardeau pour elles.
Nous avons travaillé sur cette croyance. Et un soir, elle a rappelé l'une de ses amies pour lui dire simplement : "Je ne vais pas très bien en ce moment. Est-ce qu'on peut quand même se voir ?". Bien entendu, son amie lui a dit oui, sans hésitation. Elle avait franchi un pas !
4. Redéfinir ce que "aller mieux" veut dire.
C'est peut-être le point le plus important.
Anna s'était fixé comme objectif implicite de ne plus penser à sa mère sans être triste. Autrement dit : ne plus ressentir. Elle mesurait ses progrès à sa capacité à passer des journées entières sans que le deuil refasse surface.
Ce n'est pas ainsi que le deuil fonctionne. Et vouloir ça, c'est se condamner à l'échec en permanence, parce que le deuil revient, par vagues, parfois des mois ou des années après. Une chanson, une odeur, une date sur un calendrier... et ce sont les souvenirs qui déboulent.
Nous avons redéfini l'objectif ensemble : non pas ne plus souffrir, mais être capable de continuer à vivre pleinement, même quand la souffrance est là. C'est une nuance fondamentale.
Trois mois après le début de notre travail, Anna m'a dit quelque chose que je n'oublierai pas : "J'ai pleuré hier soir en repensant à ma mère. Et après, j'ai dormi." C'était ça, le progrès. Notre travail avait fonctionné.
Ce que l'épreuve révèle
Traverser une épreuve, quelle qu'elle soit, un deuil, une séparation, un licenciement, une maladie..., vous change obligatoirement. Mais l'idée que vous en sortirez plus fort(e) est trop simple. Parfois on en sort différent(e), avec des cicatrices invisibles. Parfois on en sort avec une meilleure compréhension de soi, des zones d'ombre qui, pour la première fois, commencent à s'éclairer.
Ce que j'observe dans mon accompagnement, c'est que les personnes qui traversent le mieux les épreuves ne sont pas celles qui souffrent le moins. Ce sont celles qui acceptent de ne pas savoir combien de temps ça va durer. Ce sont celles qui maintiennent quelques liens et quelques rituels même quand tout semble gris. Ce sont celles qui résistent à l'envie d'aller bien plus vite que ce qu'elles peuvent.
Si vous traversez quelque chose de difficile en ce moment, je ne vais pas vous dire que ça va aller. Je ne sais pas quand. Mais je sais que la façon dont vous affrontez cette période, ce que vous vous autorisez à ressentir, les appuis que vous cherchez ou non, fait une vraie différence sur ce qui reste une fois que vous êtes de l'autre côté.